Transparence politique & cohérence
La tendance à une transparence toujours plus présente se fait ressentir directement dans la sphère politique pour imposer aux acteurs qui s’y débattent une certaine obligation de cohérence.
Cette obligation nouvelle ne s’attache pas nécessairement au résultat produit mais aux moyens déployés, c’est-à-dire à la manière de faire de la politique. L’exemple fourni par Wikileaks est à cet égard frappant. Sous la pression conjuguée de cette organisation et des médias, les war logs publiés fin 2010 auront pour partie au moins contribué à pousser Etats et gouvernements à éclaircir quelque peu, vis-à-vis de leurs opinions publiques, leur manière de mener les guerres afghanes et irakiennes. Quant au cablegate de 2011, s’il n’a pas eu d’impact immédiat sur les relations internationales, il pourra permettre aux journalistes et citoyens de soulever d’éventuelles divergences entre des propos publics et des opinions exprimées dans des mémos diplomatiques.
Cohérence immédiate & temps réel
L’expérience majeure de la modernité est celle de l’accélération. Nous le savons et l’éprouvons chaque jour : dans la société moderne, tout devient toujours plus rapide.
L’oeuvre Accélération : Une critique sociale du temps d’Hartmut Rosa pose ainsi ce constat sociologique qui, dans l’univers numérique, s’exprime à travers maints outils et espaces privilégiant une circulation en temps réel de l’information. Facebook et Twitter en particulier forment un espace médiatique temporellement resserré où l’agenda médiatique se fait et se défait au gré de trending topics naissant en quelques minutes et se succédant à un rythme effréné. Il n’est ainsi pas rare de voir un agenda médiatique structuré par des séquences très variées au sein d’une même journée : une annonce politique avant 10h, un projet de loi au déjeuner, une affaire de moeurs pour le goûter et un recadrage au dîner. Cette accélération des flux d’information n’a pas attendu Internet pour être observée, néanmoins le tempo médiatique a encore accéléré ces dernières années. En corollaire l’information se propage par des pores de plus en plus nombreux et n’est plus contrôlée par les seuls médias dits traditionnels, phénomène qu’a bien illustré la couverture d’événements récents tels la mort d’Oussama Ben Laden ou l’affaire ayant conduit à la démission de Dominique Strauss-Kahn de son poste de directeur général du FMI. Dès lors les tactiques anciennes qui consistaient à chercher à atténuer certains traits ou tout simplement masquer certaines actions à la faveur de contacts étroits avec les cerbères de l’agenda médiatique sont en train de perdre la partie face au caractère irrésistible des déferlantes Twitter en temps réel. En conséquence c’est à une forme de cohérence immédiate que les personnages publics doivent s’astreindre, en épousant les contours de l’actualité en temps réel pour assumer ou réfuter (de manière argumentée) les représentations qu’elle construit.
Cohérence endogène & fact checking
Par-delà la percée relative du secret de la vie institutionnelle et diplomatique, l’obligation de cohérence s’imposera de plus en plus aux personnages publics qui contrediraient dans un discours une précédente prise de position. Les technologies numériques rendent accessible chaque unité d’information passée, à un coût marginal quasi-nul. Ainsi de la base de données de l’INA qui permet de retrouver toute prise de parole médiatique d’un personnage public, ou plus prosaïquement des moteurs de recherche qui offrent un accès immédiat aux recoins les plus reculés de notre mémoire collective. Selon Thomas Legrand les journalistes seraient de plus en plus enclins à recourir au fact checking pour vérifier la cohérence des candidats putatifs à la présidentielle de 2012 – exercice auquel les leaders d’opinion actifs sur des blogs et sur Twitter sont déjà rompus.
Cohérence exogène & open data
Si Wikileaks, l’INA ou le fact checking imposent aux personnages publics une forme de cohérence endogène mettant en rapport des propos passés et présents tenus par une même personne, un mouvement tellurico-politique d’ampleur ne va pas manquer d’imposer une forme de cohérence exogène mettant en rapport des propos et les arguments qu’ils articulent : l’open data. Des organisations telles – par exemple – la Sunlight Foundation aux USA, They Work for You au Royaume-Uni ou Regards Citoyens en France ainsi que des développeurs souhaitent d’ores et déjà faciliter l’accès à des données toujours plus nombreuses pour vérifier, analyser et croiser des « réalités » sociales, économiques ou politiques et de les juxtaposer aux affirmations et prétentions de personnages publics. L’ouverture de données sur la criminalité dans certaines villes nord-américaines a par exemple permis de mieux contrôler et piloter le travail policier, allant au-delà d’éventuelles postures ou incantations. Les data.gov, data.gov.uk et, bientôt, data.gouv.fr contribueront peut-être à fournir aux citoyens des outils pour analyser des propositions politique, les « réalités » desquelles celles-ci découlent et sur lesquelles elles entendent agir – j’utilise le mot réalité entre guillemets dans la mesure où cette notion reste toujours relative, appuyée sur des représentations du monde, et que des données, aussi mathématiques soient-elles, ne garantissent en rien une vision objective de ce monde…
Si la vérification de la cohérence endogène des personnages publics est à la portée du plus grand nombre (e.g. comparer deux interviews d’une même personne pour relever d’éventuelles contradictions), il en va différemment du travail de vérification de la cohérence exogène qui requiert des compétences spécifiques et comporte de nombreuses étapes consommatrices de temps et d’argent : recherche des données, recoupements, analyses statistiques, conversion des données en visualisations (dataviz) pour permettre leur appropriation par le plus grand nombre…
Dès lors, après la désintermédiation de 2007, on risque d’assister à une certaine remédiation du débat public au profit des journalistes et think tanks – voir ci-dessous l’interview de Benoît Thieulin qui m’a aiguillé sur cette voie et à qui la paternité du terme revient. Ainsi du Monde.fr avec « Les Décodeurs » ou encore de Libération avec sa rubrique « Désintox » qui entreprennent déjà de soumettre les chiffres mis en avant par les personnages publics au contrôle implacable de la donnée. Notons au passage que ce contrôle n’a rien d’infaillible ou de définitif, ce qu’illustre bien le billet des Décodeurs qui, sur la foi des données recueillies par leur soin, confirme que la France est un des rares pays à avoir conservé un impôt de solidarité sur la fortune tandis que Thomas Piketty – également à l’origine d’une initiative s’appuyant sur de nombreuses données pour guider une réforme fiscale – en appelle à d’autres données pour affirmer l’inverse.
La netpolitique en 2012. Arnaud Dassier. par Netpolitique
La netpolitique en 2012. Benoît Thieulin. par Netpolitique
A suivre, une analyse de la place de la notion d’égalité dans la campagne de 2012.