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2012 : fact checking, data campaign, omni-médiatisation & autonomisation

Transparence politique & 2012

Après 1-2-3 billets d’analyse sur les axes de campagne électorale hérités de 2007 et 2008 et sur les axes émergents dans la perspective de 2012, il convient de dessiner quelques pistes plus concrètes qui permettront d’exploiter ces axes.

Fact checking & débats augmentés : répondre aux enjeux des cohérences immédiate et endogène [cf. le deuxième opus de notre panorama]

Les candidats de 2012 vont devoir concilier deux impératifs apparemment contradictoires : réagir en temps réel et prendre en compte la mémoire temporellement illimitée d’Internet. Pour ce faire, la check list suivante devra être respectée par un candidat pour répondre aux enjeux des cohérences immédiate et endogène :

  • Être préparé en ayant fait son propre travail de fact checking pour ne jamais être surpris et ne pas laisser ses opposants cadrer certains de ses propos de manière négative sans offrir de conte-point ;
  • Ressortir ses propres vidéos d’archive en les contextualisant pour désamorcer de potentielles bombes médiatiques, voire en les resituant dans le temps, à côté d’autres vidéos, pour expliquer l’évolution de ses opinions ;
  • Disposer d’une base argumentaire exploitable à tout instant et couvrant le spectre complet du débat public (emploi, économie, environnement, logement, retraites, agriculture, sécurité, relations internationales, etc.) pour assurer la cohérence immédiate des réponses apportées sur Twitter auprès de nombreux journalistes et leaders d’opinion, notamment en marge de débats télévisés ou d’autres événements en direct dans une logique de télévision augmentée ;
  • Du point de vue de la logistique de campagne, mettre en place un canal très court entre le candidat et la direction de la campagne en ligne afin d’être en situation de réagir et surtout de s’adapter de manière très réactive – c’est d’ailleurs ce que Barack Obama a fait en nommant Joe Rospars comme directeur des stratégies digital pour 2012 ainsi que Mitt Romney avec Zac Moffatt – ce dernier expliquant sur Techpresident l’importance d’une telle configuration.

Data Campaign : répondre aux enjeux de la cohérence exogène [cf. le deuxième opus de notre panorama]

2012 sera la première Data Campaign d’ampleur. À la faveur de l’essor de l’open data, les citoyens, journalistes et think tanks auront en effet à leur disposition de nombreuses données (économiques, sociales, environnementales, etc.) et d’outils pour les convertir en propos graphiques (dataviz) partageables avec le plus grand nombre. Les candidats aux présidentielles veilleront certainement à suivre les points suivants :

  • Prendre en compte la remédiation partielle du débat public opérée autour des données en identifiant les acteurs clés de cette Data Campaign, à savoir les think tanks qui ne manqueront pas d’intervenir dans le débat public, les ONG qui n’hésitent pas à appuyer leurs campagnes sur des données (telle Greenpeace avec « How Dirty is your Data?« ) ainsi que les médias se réclamant du Data Journalism tels Owni, Le Monde avec ses Décodeurs ou encore Libération avec sa rubrique Detox ;
  • Adopter une logique de datatelling consistant à appuyer ses propositions sur des données en respectant certaines règles essentielles de construction des messages ainsi exprimés – définition précise du message à véhiculer, recherche des sources pertinentes et fiables, traitements statistiques nécessaires, contextualisation via l’utilisation de comparaisons, scénarisation des interactions offertes aux utilisateurs pour que ceux-ci appréhendent plus facilement le message d’ensemble à travers leur situation personnelle – voir le très bon « Zoomer ou dézoomer ?Les enjeux politiques des données ouvertes » par Dominique Cardon .

Une campagne omni-médiatique : assumer une certaine « banalit頻 [cf. le troisième opus de notre panorama]

Si le populisme est tout sauf une tendance nouvelle, l’essor de nouvelles techniques de communication et l’apparition consécutive de nouvelles règles médiatiques (nouveaux espaces et nouveaux acteurs) donnent un relief inédit à cette aspiration égalitariste. Sans prétendre traiter, fut-ce partiellement, de l’impact du populisme sur la substance politique, la représentation de banalité qui accompagne souvent ce mouvement de fond peut être construite et exploitée de la manière suivante :

  • Faire apparaître les coulisses de la campagne via une équipe de journalistes reporters d’images chargés de révéler certains « secrets de fabrication », de donner un rôle aux militants assistant aux meetings ou encore de faire ressortir les moments de spontanéité du candidat ou de son entourage – voir par exemple le travail vidéo initié par Mitt Romney ;
  • Désigner des porte-parole variés disposant chacun d’une expertise claire afin d’éviter de faire apparaître un candidat isolé et par trop « descendant » – sans oublier bien évidemment que le candidat devra conserver une place à part, de chef d’orchestre respecté et incontesté, au sein de ce visage légèrement plus collectif que par le passé ;
  • Conserver à l’esprit que chaque instant d’une campagne est potentiellement enregistré et dès lors médiatique, ce qui ne doit certainement pas conduire à renier toute spontanéité mais à bien veiller à ne pas apparaître en contradiction avec ses idées, ses messages, son personnage public.

Donner une forte autonomie à « son mouvement » [cf. le troisième opus de notre panorama]

Les mouvements politiques récents s’étant construits de manière matricielle et peu hiérarchique, il pourrait être utile, en fonction de sa plateforme politique (nature des messages et du mouvement recherché), d’intégrer un peu de leurs ingrédients dans sa dynamique de campagne :

  • Faciliter l’entrée – et la sortie – du mouvement de soutien grâce à des réseaux et outils créant différents niveaux de militantisme, du partage d’informations sur des réseaux en ligne à l’organisation spontanée d’événements en passant par la participation à des initiatives ou débats créés par d’autres ;
  • Introduire une dynamique de jeu qui permettra de faire émerger et de reconnaître sur une base relativement équitable les meilleurs éléments militants au sein de sa campagne – voir par exemple les outils militants mis en place par Tim Pawlenty ;
  • Au-delà d’une démarche participative qui reste, dans sa genèse, descendante et qui consiste à demander leur avis ou leurs idées aux militants, il sera plus à propos de mettre en place un système de questions-réponses similaire à ceux observés sur Quora ou Facebook Questions. Un tel système permettra à la communauté militante de faire émerger spontanément des sujets de fond ou des problématiques d’organisation et de trouver les premières réponses en son sein. Pour aborder des questions techniques ou plus complexes, un cadrage expert pourrait être effectué par une personne du staff de campagne ou d’un think tank associé avant de lancer la conversation, à la manière de ce que les Ted Conversations proposent.

Ne pas oublier le passé récent : désintermédiation, participation, mobilisation restent d’actualité

Les axes de campagne hérités des années 2004 à 2008 restent bien évidemment d’actualité en 2011 et 2012. Toute campagne devra donc s’appuyer sur les piliers suivants :

Mot de fin (temporaire)

La transparence est en passe de devenir une valeur clé en politique. Barack Obama n’a rien dit d’autre dans son récent discours sur le Moyen-Orient.

Nous soutiendrons l’accès libre à Internet ainsi que le droit des journalistes à être entendus – qu’ils s’expriment dans les colonnes d’un grand média ou sur un blog. Au 21ème siècle, l’information c’est le pouvoir ; la vérité ne peut être cachée ; et la légitimité des gouvernements sera fonction du degré d’information et de participation de ses citoyens.

De manière concrète, les formes de cohérence immédiate, endogène et exogène ainsi que la tendance à une vie publique mettant l’égalité en avant forment le cadre dans lequel la notion de transparence va pouvoir prospérer pour s’imposer aux candidats aux échéances de 2012.

Après ce premier panorama introduisant la séquence électorale de 2011-2012, Netpolitique s’attachera bien sur à fouiller plus en détail les axes qui seront ainsi déployés et les tactiques précises des différents candidats.

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2012 : Netpolitique & Egalité

Transparence politique & égalité

Par-délà les différentes formes de cohérence – immédiate, endogène et exogène – explicitées dans un précédent billet, la valeur-transparence a fait émerger un nouvel axe que les candidats vont devoir prendre en compte en 2012 : l’égalité. Trois mouvements soutiennent cet axe : le succès grandissant du populisme, la révélation de la banalité des êtres, l’émergence d’organisations sans chefs.

Egalité & populisme

Le populisme est une approche politique ancienne, sans doute aussi vieille que le tandem démocratie représentative et suffrage universel direct. Flatter le peuple et ses ardeurs, répondre immédiatement à ses demandes ou encore se représenter comme l’un des siens, tout cela constitue à la fois une cause et un effet de l’aspiration à davantage d’égalité incarnée par le populisme. Ce dernier, bien installé en Amérique du Sud – avec Hugo Chavez au Venezuela, Evo Morales en Bolivie ou encore les péronistes argentins – connaît un succès grandissant en Europe. Les Etats-Unis ne sont pas en reste avec un parti républicain de plus en plus segmenté et une philosophie libertarienne visiblement représentée par le mouvement des Tea Parties et leur égérie médiatique Sarah Palin. Cette dernière a par exemple déployé une stratégie tout entière fondée sur la construction d’une figure populaire, sur une représentation de transparence et de partage des émotions et opinions de la population. Ainsi de la production et de la diffusion d’une émission de télévision intitulée Sarah Palin’s Alaska se posant à la croisée du documentaire et de la télé réalité pour mettre en scène une Mama Grizzly décidément très « ordinaire ».

Egalité & banalité

Par-delà le succès des mouvements politiques populistes, l’aspiration à davantage d’égalité entre les représentés et leurs représentants se retrouve à un niveau plus personnel et individuel. Cause et symptôme évidents d’une transparence toujours plus forte, le caractère quasi-pervasif des moyens d’enregistrement, de production et de diffusion de vidéos ramène les personnages publics à une forme de trivialité ou de banalité que l’ordonnancement ancien du paysage médiatique leur permettait d’éviter. Il était en effet relativement simple de ne représenter, dans un espace médiatique composé de filtres peu nombreux (principalement les journalistes), que le personnage que l’on avait « construit ». Ainsi la parole pouvait être contrôlée, les propos mesurés, la posture travaillée. Il est en revanche bien plus difficile aujourd’hui de ne donner à voir que cette construction médiatique de soi tant les occasions sont nombreuses de voir ses propos – autrefois off – enregistrés et médiatisés. On ne compte plus les personnages publics « piégés » par une caméra ou un appareil mobile enregistrant des paroles qui n’avaient pas nécessairement été prononcées pour un espace médiatique large – voir par exemple ici ou ici ou ici ou là.

En conséquence ces constructions médiatiques apparaissent de plus en plus comme des tentatives de dissimulation de la vérité et mécontentent sans doute les électeurs qui y voient une forme de « manoeuvre ». Ainsi de la récente « affaire DSK » qui, nonobstant le fond de l’affaire, a conduit différents commentateurs de la vie publique à voir dans la construction du personnage public DSK le fruit d’une « omerta » ou d’une « conspiration du silence« .

Egalité & organisations sans chefs

Plus important peut-être que la montée du populisme et la mise à nu des personnages publics et de leur banalité, c’est l’émergence de mouvements spontanés complètement antithétiques des précédents modes d’organisation politique qui va profondément bouleverser les campagnes électorales à venir. Les mouvements de révolte biélorusse et iranien en 2009, les récentes révolutions arabes en Tunisie ou en Egypte ainsi que le mouvement des indignés en Espagne caractérisent un nouveau mode d’organisation matriciel et non hiérarchique, souple et non rigide, évolutif et non figé. A la faveur des réseaux sociaux tels Twitter – pour la propagation rapide d’informations tactiques ou utilitaires – et Facebook – pour le partage de contenus vidéos ou textuels de fond – chacun peut apporter une contribution essentielle à un mouvement politique. Ainsi, au sein du mouvement des indignés espagnols – fort bien analysé sur la vie des idées – une forme de démocratie en cascade est en place où chaque représentant est directement responsable devant le niveau qu’il représente, les « mandats » de représentation ne sont pas fixes, les décisions se prennent dans la mesure du possible par consensus. Si ces mouvements naissent de manière organique et non hiérarchique, les lois traditionnelles de la sociologie restent à l’oeuvre et favorisent, à terme, une évolution vers des mouvements plus structurés – voir le très bon billet, en anglais, de Zeynep Tufecki sur la loi de l’oligarchie et le principe d’attachement préférentiel. Certaines tensions naissent ainsi entre un mouvement centrifuge qui distribue largement les rôles et une inclinaison centripète naturelle qui resserre le dispositif, comme en témoigne ainsi le rejet, exprimé par un certain nombre de participants à la révolution égyptienne, à l’endroit de Wael Ghonim qui a souhaité tenir un rôle plus affirmé et identifié dans un mouvement qu’il a su cristalliser mais pas nécessairement lancer.

Sans pouvoir dire si cette forme d’organisation nouvelle sera plus efficiente que les formes politiques associées à nos modes de démocratie représentative, il est certain que celles-là ont vocation à se répandre davantage à mesure que les citoyens seront de plus en plus outillés pour intervenir dans le débat public et s’organiser en groupes d’intérêt fluides et éphémères. Pour autant, il faut garder à l’esprit que ces organisations verront volontiers le jour dans le cadre de campagnes électorales ou de mouvements de protestation tandis que l’exercice du pouvoir nécessitera toujours des formes plus structurées et hiérarchisées de participation des citoyens au débat et à la prise de décision.

A suivre la semaine prochaine une analyse des modalités concrètes de campagne que la cohérence et l’égalité dessinent.

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2012 : Netpolitique & Cohérence

Transparence politique & cohérence

La tendance à une transparence toujours plus présente se fait ressentir directement dans la sphère politique pour imposer aux acteurs qui s’y débattent une certaine obligation de cohérence.

Cette obligation nouvelle ne s’attache pas nécessairement au résultat produit mais aux moyens déployés, c’est-à-dire à la manière de faire de la politique. L’exemple fourni par Wikileaks est à cet égard frappant. Sous la pression conjuguée de cette organisation et des médias, les war logs publiés fin 2010 auront pour partie au moins contribué à pousser Etats et gouvernements à éclaircir quelque peu, vis-à-vis de leurs opinions publiques, leur manière de mener les guerres afghanes et irakiennes. Quant au cablegate de 2011, s’il n’a pas eu d’impact immédiat sur les relations internationales, il pourra permettre aux journalistes et citoyens de soulever d’éventuelles divergences entre des propos publics et des opinions exprimées dans des mémos diplomatiques.

Cohérence immédiate & temps réel

L’expérience majeure de la modernité est celle de l’accélération. Nous le savons et l’éprouvons chaque jour : dans la société moderne, tout devient toujours plus rapide.

L’oeuvre Accélération : Une critique sociale du temps d’Hartmut Rosa pose ainsi ce constat sociologique qui, dans l’univers numérique, s’exprime à travers maints outils et espaces privilégiant une circulation en temps réel de l’information. Facebook et Twitter en particulier forment un espace médiatique temporellement resserré où l’agenda médiatique se fait et se défait au gré de trending topics naissant en quelques minutes et se succédant à un rythme effréné. Il n’est ainsi pas rare de voir un agenda médiatique structuré par des séquences très variées au sein d’une même journée : une annonce politique avant 10h, un projet de loi au déjeuner, une affaire de moeurs pour le goûter et un recadrage au dîner. Cette accélération des flux d’information n’a pas attendu Internet pour être observée, néanmoins le tempo médiatique a encore accéléré ces dernières années. En corollaire l’information se propage par des pores de plus en plus nombreux et n’est plus contrôlée par les seuls médias dits traditionnels, phénomène qu’a bien illustré la couverture d’événements récents tels la mort d’Oussama Ben Laden ou l’affaire ayant conduit à la démission de Dominique Strauss-Kahn de son poste de directeur général du FMI. Dès lors les tactiques anciennes qui consistaient à chercher à atténuer certains traits ou tout simplement masquer certaines actions à la faveur de contacts étroits avec les cerbères de l’agenda médiatique sont en train de perdre la partie face au caractère irrésistible des déferlantes Twitter en temps réel. En conséquence c’est à une forme de cohérence immédiate que les personnages publics doivent s’astreindre, en épousant les contours de l’actualité en temps réel pour assumer ou réfuter (de manière argumentée) les représentations qu’elle construit.

Cohérence endogène & fact checking

Par-delà la percée relative du secret de la vie institutionnelle et diplomatique, l’obligation de cohérence s’imposera de plus en plus aux personnages publics qui contrediraient dans un discours une précédente prise de position. Les technologies numériques rendent accessible chaque unité d’information passée, à un coût marginal quasi-nul. Ainsi de la base de données de l’INA qui permet de retrouver toute prise de parole médiatique d’un personnage public, ou plus prosaïquement des moteurs de recherche qui offrent un accès immédiat aux recoins les plus reculés de notre mémoire collective. Selon Thomas Legrand les journalistes seraient de plus en plus enclins à recourir au fact checking pour vérifier la cohérence des candidats putatifs à la présidentielle de 2012 – exercice auquel les leaders d’opinion actifs sur des blogs et sur Twitter sont déjà rompus.

Cohérence exogène & open data

Si Wikileaks, l’INA ou le fact checking imposent aux personnages publics une forme de cohérence endogène mettant en rapport des propos passés et présents tenus par une même personne, un mouvement tellurico-politique d’ampleur ne va pas manquer d’imposer une forme de cohérence exogène mettant en rapport des propos et les arguments qu’ils articulent : l’open data. Des organisations telles – par exemple – la Sunlight Foundation aux USA, They Work for You au Royaume-Uni ou Regards Citoyens en France ainsi que des développeurs souhaitent d’ores et déjà faciliter l’accès à des données toujours plus nombreuses pour vérifier, analyser et croiser des « réalités » sociales, économiques ou politiques et de les juxtaposer aux affirmations et prétentions de personnages publics. L’ouverture de données sur la criminalité dans certaines villes nord-américaines a par exemple permis de mieux contrôler et piloter le travail policier, allant au-delà d’éventuelles postures ou incantations. Les data.gov, data.gov.uk et, bientôt, data.gouv.fr contribueront peut-être à fournir aux citoyens des outils pour analyser des propositions politique, les « réalités » desquelles celles-ci découlent et sur lesquelles elles entendent agir – j’utilise le mot réalité entre guillemets dans la mesure où cette notion reste toujours relative, appuyée sur des représentations du monde, et que des données, aussi mathématiques soient-elles, ne garantissent en rien une vision objective de ce monde…

Si la vérification de la cohérence endogène des personnages publics est à la portée du plus grand nombre (e.g. comparer deux interviews d’une même personne pour relever d’éventuelles contradictions), il en va différemment du travail de vérification de la cohérence exogène qui requiert des compétences spécifiques et comporte de nombreuses étapes consommatrices de temps et d’argent : recherche des données, recoupements, analyses statistiques, conversion des données en visualisations (dataviz) pour permettre leur appropriation par le plus grand nombre…

Dès lors, après la désintermédiation de 2007, on risque d’assister à une certaine remédiation du débat public au profit des journalistes et think tanks – voir ci-dessous l’interview de Benoît Thieulin qui m’a aiguillé sur cette voie et à qui la paternité du terme revient. Ainsi du Monde.fr avec « Les Décodeurs » ou encore de Libération avec sa rubrique « Désintox » qui entreprennent déjà de soumettre les chiffres mis en avant par les personnages publics au contrôle implacable de la donnée. Notons au passage que ce contrôle n’a rien d’infaillible ou de définitif, ce qu’illustre bien le billet des Décodeurs qui, sur la foi des données recueillies par leur soin, confirme que la France est un des rares pays à avoir conservé un impôt de solidarité sur la fortune tandis que Thomas Piketty – également à l’origine d’une initiative s’appuyant sur de nombreuses données pour guider une réforme fiscale – en appelle à d’autres données pour affirmer l’inverse.


La netpolitique en 2012. Arnaud Dassier. par Netpolitique


La netpolitique en 2012. Benoît Thieulin. par Netpolitique

A suivre, une analyse de la place de la notion d’égalité dans la campagne de 2012.

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De 2007 à 2012, quels axes de campagne ?

2012 sera une grande année électorale ; de nombreux observateurs affutent déjà leur plume pour vous livrer leurs prédictions quant aux résultats qui sortiront des urnes. N’étant au demeurant qu’un bien mauvais devin, je préfère partager en toute modestie les quelques analyses et réflexions – complétées par deux entretiens de qualité avec Benoît Thieulin et Arnaud Dassier – qui m’ont conduit à identifier deux nouveaux axes autour desquels les campagnes de 2012 gagneront à se déployer. J’espère que vous profiterez de la nouvelle robe de Netpolitique pour me faire part de vos analyses et réflexions en la matière.

Sauf nouvelle modification de la durée des mandats présidentiels, il faudra attendre 2032 pour que les calendriers de deux des plus belles élections présidentielles se croisent de nouveau. On peut d’ores et déjà dire de 2012 qu’il sera donc un millésime des plus rares, avec la tenue de l’élection présidentielle française au printemps et des élections présidentielles étasuniennes à l’automne. On retient des précédentes éditions respectives de 2007 et 2008 qu’elles ont marqué un premier tournant dans la manière de battre campagne, fournissant ainsi trois nouveaux axes de révolution pour tout candidat.

2007-2008 : désintermédiation, participation & mobilisation

En France, les campagnes de 2007 prolongèrent – en l’adaptant au contexte national – l’élan des primaires démocrates américaines de 2004 au cours desquelles Howard Dean, savamment conseillé par Joe Trippi, mobilisa une petite armada de blogueurs qui l’aidèrent à accroitre la portée de son message et principalement, à dire vrai, à lever quelques millions de dollars. A droite, via Internet, Nicolas Sarkozy – dont un des intervenants sur sa campagne en ligne fut Arnaud Dassier dont vous pouvez écouter une récente interview ci-dessous – entreprit d’établir un lien direct avec les électeurs en déployant une stratégie d’e-mailing efficace et une campagne faisant bon usage du canal vidéo pour s’assurer d’une transmission non altérée de ses messages. À gauche, grâce au web social et à son réseau de blogs Désirs d’Avenir mis en place par une équipe de campagne web emmenée par Benoît Thieulin (dont une interview est également disponible ci-dessous), Ségolène Royal s’appuya sur une campagne participative tant quant à la définition de son programme, ou à tout le moins de ses messages, qu’à leur bonne circulation – via un maillage fin et organique des médias sociaux et surtout du territoire.


Retour sur 2007. Arnaud Dassier sur Netpolitique. par Netpolitique


Retour sur 2006-2007. Benoît Thieulin sur… par Netpolitique

La présidentielle de 2007 fut donc marquée du sceau d’une désintermédiation accrue de la relation entre le candidat et les électeurs et de la participation de ces derniers à la campagne – ce que ceux-ci avaient déjà remarquablement fait en 2005 à l’occasion du débat sur le traité constitutionnel européen. L’ère de la netpolitique ouverte en 2004 en Amérique du Nord fut ainsi prolongée en France et en Europe de 2005 à 2007 avant de revenir aux Etats-Unis à l’occasion des présidentielles de 2008 qui marquèrent une étape majeure de cette nouvelle ère. Ces présidentielles furent sans conteste caractérisées par un mot : mobilisation. Les campagnes d’Hillary Clinton ou Ron Paul lors des primaires puis de John McCain lors du sprint final firent toutes un usage remarquable des outils numériques et de leur faculté à désintermédier la relation entre un candidat et ses électeurs. Pour autant, c’est la campagne de Barack Obama qui a marqué les esprits en levant une véritable armée de supporters qui se mobilisèrent pour frapper aux portes (le fameux canvassing des campagnes électorales américaines), publier commentaires et billets sur le web, financer la campagne, inciter les non-inscrits à s’enregistrer sur les listes électorales ou encore veiller à ce que les électeurs potentiels de leur candidat se déplacent bien le jour du scrutin (démarche dite de get out the vote). C’est ainsi un véritable mouvement rigoureusement pensé, organisé et en partie décentralisé que David Plouffe, David Axelrod et Joe Rospars surent faire naître et faire vivre autour d’une interjection aussi courte qu’elle était puissante : « change« .

Désintermédiation. Participation. Mobilisation. Voilà donc le triptyque que 2007 et 2008 nous ont laissé en héritage. S’il est à ne pas douter que celui-ci figurera en bonne place sur la partition de 2012, deux nouvelles notes, faisant écho à la notion de transparence, ne vont pas manquer de se faire entendre en raison de la place qu’elles occupent déjà au sein du corps social.

Transparence, anthropologie et politique

La transparence est une valeur qui s’est progressivement installée dans la vie quotidienne des individus. Ce sont d’abord les jeunes générations qui ont commencé à développer une sphère extime au sein d’espaces privés collectifs tels « chat rooms » ou MSN Messenger, puis d’espaces semi-privés en clair-obscur tels des réseaux sociaux spécialisés comme MySpace ou Skyrock. Avec l’apparition de Facebook, la création et la gestion de l’extimité se sont étendues à des personnes de tous âges. Bien loin de constituer la disparition de la notion de vie privée, cette transparence nouvelle redéfinit des frontières anthropologiques anciennes et touche ainsi aux fondements mêmes de notre organisation sociale … et politique. Ce mouvement dessine deux axes que les institutions et personnages publics devront intégrer à leurs stratégies de communication : la cohérence et l’égalité.

Un prochain billet vous proposera une plongée dans la notion de cohérence.

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Le eG8 au service de la « société civile » ?

Le forum eG8 qui s’est déroulé cette semaine à Paris a permis de réunir quelques-uns des plus grands noms de l’économie numérique : Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, Eric Schmidt, président non exécutif de Google, Jacques-Antoine Granjon, fondateur de Ventes Privées, Andrew Mason, fondateur de Groupon, Sean Parker, créateur de Napster, etc. (voir la liste complète ici). Ajoutez à cela différents ministres (Christine Lagarde, Frédéric Mitterrand, Eric Besson), des représentants de l’industrie culturelle et de celle des médias et de la communication, n’oubliez pas le discours d’ouverture prononcé par le Président de la République, et vous avez tous les ingrédients d’un sommet ressemblant fortement à un Davos du numérique rassemblant les détenteurs des pouvoirs économique et politique autour du numérique.

Dans ce contexte de nombreuses voix ont dénoncé l’absence de représentants de la « société civile », d’associations de consommateurs ou encore d’organisations ou experts prompts à offrir un regard différent sur les enjeux et opportunités que la révolution technique née il y a 40 ans a fait émerger : neutralité du net, open data, e-gouvernement et e-administration, nouveaux modes d’organisation politique, etc. Pour ces critiques, le forum eG8 n’aurait servi qu’à promouvoir une partie des thèses en présence, thèses dites conservatrices ou à tout le moins partiales.

Sans pouvoir aborder tous ces sujets quant au fond (chacun méritant plusieurs billets !), il m’apparaît pourtant que l’ensemble des thèses, y compris « alternatives » ou libertaires, ont bénéficié du eG8. Sous l’angle médiatique on ne saurait nier que toutes les thèses ont su tirer profit de cet événement pour accroître leur notoriété. Prenons par exemple le cas du talentueux et passionné Jérémie Zimmerman, porte-parole de la Quadrature du Net, qui n’a eu de cesse de se faire tendre micros et caméras dans les couloirs et coulisses du forum pour faire entendre sa critique, jusqu’à organiser une conférence de presse alternative sous le chapiteau installé pour l’occasion dans le jardin des Tuileries.

[EN] La société civile s’en va t’en guerre à l’ e-G8 from OWNI on Vimeo.

Script en français

L’eG8 aura sans nul doute contribué à élargir quelque peu l’assise médiatique habituelle de la Quadrature du Net et de ses thèses, il aura aussi permis à d’autres voies également construites et argumentées de bénéficier d’une audience élargie ; qu’il s’agisse de John Perry Barlow, fondateur de l’Electronic Frontier Foundation, qui a pu défendre sur scène sa vision de la culture et de la création face au ministre de la Culture ou à des représentants de studios de production cinématographique ou musicale ; qu’il s’agisse de Jeff Jarvis, professeur de journalisme à New York, qui a suggéré au Président de la République de faire une sorte de serment d’Hippocrate à l’endroit de l’Internet ; qu’il s’agisse encore de Lawrence Lessig, professeur de droit à Stanford et concepteur des Creative Commons, dont trop peu de personnes connaissent les excellentes analyses et propositions égrainées dans ses différents ouvrages (et oui, tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir à lire Code, Future of Ideas ou encore Free Culture dans le cadre d’un Master en droit de la communication, néanmoins je ne saurais que trop vous les recommander ;-)

L’eG8 n’aura sans doute pas permis à ces thèses que l’on peut qualifier d’alternatives d’être officiellement portées aux oreilles des participants au G8 de Deauville. Il aura pour le moins contribué à les promouvoir et les faire cheminer un peu plus loin – pas assez loin encore, mais cela doit prendre du temps…

PS : en cadeau, une petite interview de Stanislas qui a modéré une excellente table ronde sur l’Open Data au eG8 !

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Médias & Révolutions (II) : le mix médiatique

Ce billet est le deuxième de la série « Médias & Révolutions ». Tandis que le premier vous a présenté une mise en perspective historique, allant de Gutenberg à McLuhan et l’émergence des médias numériques, ce billet entend explorer l’impact politique d’Internet dans le cadre de régimes autoritaires à travers le prisme de la révolution du jasmin tunisienne. Plutôt que d’ajouter un énième point de vue au débat « Twitter / Facebook causent-ils des révolutions », je vais pour une fois faire l’économie d’un long billet et vous proposer deux conclusions précises fondées sur une exploration sommaire de la structure du réseau du débat public ayant entouré la révolution du jasmin.

Ce que vous avez raté dans les épisodes précédents

[Désolé, si vous êtes familiers de mes billets ou des conversations que j'aime avoir, vous me connaissez, j'ai du mal à résister à l'ajout d'un minimum d'informations contextuelles]. Avant de passer à des conclusions précises, parcourons les points de vue et analyses qui ont été partagés en référence à la question « Quel a été le rôle (éventuel) de Facebook, Twitter et des médias sociaux aux révolutions du Maghreb et du Machrek ? ».

D’abord vint Evgeny Morozov – qui eut l’intelligence de dégainer en premier etude pousser l’ensemble des commentateurs à jauger son propos. A titre principal, Morozov explique que nous avons tous surestimé le rôle des médias et réseaux sociaux dans ces révolutions. Il soutient que ces technologies constituent en réalité une aubaine pour les régimes autoritaires qui s’en servent pour surveiller leurs opposants et pourchasser les manifestants sans qu’elles se révèlent centrales ni même utiles pour renverser ces régimes.

De nombreux contre-arguments peuvent et doivent être opposés à Morozov. Pour commencer, pourquoi diable des régimes autoritaires chercheraient-ils à restreindre l’accès à Internet ? Ethan Zuckerman se réfère justement à la manière dont le régime tunisien de Ben Ali essaya, fin 2010, de gêner les mouvements de protestation s’aidant d’Internet. En Egypte Internet fut littéralement coupé au plus fort des protestations. Ceci ne milite guère pour la thèse de Morozov. Dans « The Atlantic », Alexis Madrigal dresse un tableau équilibré et étayé de la contribution spécifique de Facebook à la propagation du vent de protestation qui a balayé la Tunisie – grâce entre autres aux initiatives prises par Facebook pour empêcher le gouvernement tunisien de surveiller ce qui s’y passait. C’est Cory Doctorow qui, dans « The Guardian », a effectué la meilleure mise à nu des limites de la manière de voir de Morozov. Entre autres analyses, il émet l’hypothèse que si une information (de portée révolutionnaire) peut se propager au sein de diasporas, ce que Morozov suggère lorsqu’il revient sur le schéma de propagation d’information au sein de la diaspora iranienne en 2009, alors cette information devrait pouvoir se propager de la même manière au sein d’un pays…

Personnellement j’opposerai un argument supplémentaire à Morozov qui fait mine d’ignorer (probablement volontairement tant je le soupçonne d’être trop intelligent pour l’ignorer réellement) la notion de communication à double étage (Two Step Flow of Communication) développée par Lazarsfeld et Katz. En effet Morozov signale (très justement) que Twitter voire Facebook sont peu utilisés en Afrique du Nord (16% des Tunisiens utilisaient Facebook fin 2010, 5% des Egyptiens) et que, quand ils sont utilisés, ils le sont par des citadins aux revenus plus élevés que la moyenne, en tout cas pas par ces chômeurs désenchantés ayant initié des révolutions. Cependant la notion de communication à double étage implique que des idées de toutes sortes se répandent généralement à travers des cercles concentriques en commençant par celui des leaders d’opinion (par exemple connectés aux réseaux sociaux) pour atteindre, à terme, une audience plus large.

Conclusion mineure : Twitter ou la force des liens faibles

Que ce soit en Egypte ou en Tunisie, il est évident que Twitter a facilité la propagation de messages révolutionnaires au sein de différents groupes sociaux. Grâce à sa capacité à connecter des individus venant d’horizons variés, vivant en différents endroits et appartenant à différentes communautés, Twitter est à même d’activer ces fameux liens faibles qui permettent à un message de sortir d’une communauté restreinte ou bien délimitée pour se propager dans un nombre élevé de communautés.

La vidéo suivante révèle les schémas de retweets, faits au moment de l’annonce de la démission d’Hosni Moubarak, autour du marqueur Twitter (hashtag) de la révolution égyptienne : #jan25. Comme on peut l’observer, un nombre limité d’utilisateurs Twitter, chacun étant connecté à différents sous-groupes (sociaux) d’utilisateurs, permettent de faire circuler la nouvelle parmi différentes communautés.

Ce schéma est également visible en Tunisie. Regardons, par exemple, à la position de Slim Amamou sur Twitter (où il est connu sous le nom de @Slim404). Cet ancien opposant et désormais secrétaire d’Etat du premier gouvernement tunisien de l’après Ben Ali a pu réunir un nombre important d’abonnés Twitter autour de lui, dont certains établis à l’étranger, qui ont pu facilement obtenir une information de première main sur le déroulement des événements à Tunis.

Slim Amamou appartient en fait à une communauté relativement restreinte mais très active d’utilisateurs Twitter fortement connectés dont le rôle s’est avéré précieux pour faire passer les messages à différents groupes sociaux en Tunisie ou au-delà des frontières. De nombreux blogs et, indirectement, sites de médias en ligne ont en effet établi des liens avec ce groupe d’utilisateurs Twitter afin d’obtenir, parfois en temps réel, des informations du terrain sur la révolution tunisienne.

Conclusion majeure : c’est le mix médiatique qui compte

Il serait pour le moins téméraire d’affirmer que Facebook et Twitter sont dorénavant les principaux vecteurs médiatiques de notre époque, permettant la propagation d’idées révolutionnaires et de leurs effets – comme il serait téméraire d’affirmer, à l’instar de Morozov ou dans une certaine mesure du sociologue Malcolm Gladwell, qu’ils n’ont qu’un rôle mineur dans ce scénario. A dire vrai Facebok, Twitter, les médias dits traditionnels ou encore les pages Wikipedia importent guère quand ils sont pris isolément. C’est l’inter-relation entre ces sphères qui se révèle intéressante. La capacité de Twitter à propager des informations entre différents groupes, via des liens faibles, n’est que l’étincelle initiale qui permet à des blogueurs et de nombreux journalistes d’exposer les sujets discutés dans l’espace public, tout ceci (avec Wikipedia) constituant le matériau que les utilisateurs Facebook vont partager via des liens forts avec leur proches et amis qui décideront peut-être d’agir à leur tour. L’importance de ce mix médiatique composé de plusieurs sphères apparaît dans cette cartographie – à l’exception de Facebook qui reste, compte tenu de sa nature privative, le plus souvent inaccessible pour ce type d’analyses).

Ce mix médiatique peut prendre différentes formes. Les deux combinaisons suivantes forment sans doute celles qui seront le plus souvent observées :
- [Contextes révolutionnaires] : des utilisateurs Twitter propagent, rapidement, des informations via des liens faibles ; des blogueurs et des journalistes commencent à traiter de celles-ci et à les analyser tandis que les utilisateurs Facebook apportent leur crédibilité personnelle à ces informations en les partageant avec leurs proches et amis ;
- [Contextes démocratiques] : des journalistes commencent à traiter certaines informations et à les analyses ; des utilisateurs Twitter les propagent ; des blogueurs apportent des visions alternatives tandis que des utilisateurs Facebook, là encore, apportent leur crédibilité personnelle.

Tous mes remerciements à linkfluence, Guilhem Fouetillou et Moïra Koffi qui ont grandement contribué à l’étude sommaire du web social tunisien. La série « Médias & Révolutions » devait initialement comporter deux billets. Etant donné l’étendue des sujets à traiter j’ai décidé d’ajouter à cette série (au moins) un autre billet – sur l’impact des médias numériques dans des contextes démocratiques – qui devrait être publié d’ici à un mois … ou deux.

Sources & Lectures

Media & Revolutions (I)
Morozov
Zuckerman
Madrigal
Doctorow
Gladwell
Tufecki (sur les liens forts et les liens faibles)
Tufecki (sur des révolutions sans leaders)
Gephi (visualisation de la structure du réseau Twitter autour de la révolution égyptienne)

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Médias & Révolutions (I)

Médias & Révolutions (I)

Ce billet sera complété d’un second pour proposer une analyse approfondie de l’impact des technologies informationnelles (de l’imprimerie mécanique à l’Internet) sur la politique au sens large. Le second billet sera librement inspiré des discussions qui auront lieu sur ces sujets à l’occasion de la Social Media Week parisienne. Je vous invite d’ailleurs à consulter le programme de près !

C’est en 1440 que Johannes Gutenberg a inventé l’imprimerie mécanique. Gutenberg, orfèvre de formation, a grandement amélioré le processus d’imprimerie en combinant différentes techniques existantes avec certaines de ses inventions – les caractères mobiles n’étant pas des moindres. De quelques copies par jour et par moine (il n’y a pas de coquille ici, l’unité de mesure est bien la productivité quotidienne par moine ;-) , le ratio atteignit plusieurs milliers par jour quelques années seulement après sa création pour atteindre un total cumulé de 200 million d’éditions imprimées à la fin du 16ème siècle. Cette invention ébranla donc le monopole élitiste que l’aristocratie et le clergé avaient détenu sur le savoir durant des siècles. L’information n’avait jamais circulé si facilement, propageant des idées, neuves ou non, parmi la bourgeoisie naissante et la paysannerie dans une moindre mesure.

Il est de notoriété publique que le premier ouvrage édité par Gutenberg est la Bible, ce qui démontre qu’un nouveau média ne se charge pas nécessairement de véhiculer des idées nouvelles à ses débuts. Il ne fallut néanmoins que peu de temps avant que cette révolution technique ne promût des idées iconoclastes ou soutînt des révolutions. Erasme, le célèbre humaniste et voyageur européen, fut l’un des premiers auteurs de best sellers de l’histoire avec 750.000 exemplaires de ses oeuvres vendus au cours de sa vie (1469-1536). Erasme, prêtre, était prompt à questionner l’attachement littéral aux dogmes chrétiens et était ainsi considéré comme un réformiste, à l’instar d’un autre auteur de best sellers du 16ème siècle qui vendit des centaines de milliers de copie de ses oeuvres au début du siècle: Luther. L’imprimerie mécanique aida ainsi à amorcer une des premières révolutions de la Renaissance, la Réforme – pas des moindres dans l’histoire des révolutions, et loin d’être la dernière à avoir bénéficié des effets de l’imprimerie mécanique. 

Grâce à sa capacité à faciliter la circulation de l’information et la propagation du savoir, on attribue à l’invention de Gutenberg la paternité de la Révolution scientifique qui posa la plupart des fondements de la pensée scientifique moderne. La montée progressive des taux d’alphabétisation portait les germes de révolutions à venir. Les révolutions américaine et française de la fin du 18ème siècle furent menées (à tout le moins canalisées) par les classes moyennes parmi lesquelles le taux d’alphabétisation avait atteint des niveaux élevés, tout comme la soif de liberté et d’opportunités dépeintes dans les livres. Les paysans et, à leur suite, les ouvriers n’avaient guère les moyens de s’acheter des livres – le média imprimé dominant – à la fin du 18ème siècle. Cependant différentes percées techniques (à savoir l’utilisation de presses à vapeur en lieu et place de presses manuelles) entraînèrent une baisse du coût de propagation de l’information et, par conséquent, une consommation accrue d’information par les classes populaires – le taux d’alphabétisation passa de 50% au début du 19ème siècle à 95% au début du siècle suivant. Cette nouvelle étape dans la vie de l’imprimerie mécanique alimenta sans conteste différentes grondes sociales et révolutions politiques plaçant l’égalité au-dessus des libertés formelles.

A ce niveau d’avancement de mon billet on peut raisonnablement soutenir que l’imprimerie mécanique a joué un rôle causal eu égard aux différentes révolutions ayant éclaté à partir du 16ème siècle. Il serait certainement exagéré d’entendre ainsi que l’imprimerie mécanique fut la cause directe de ces révolutions, comme il serait aujourd’hui exagéré de soutenir que les médias numériques sont la cause directe de soulèvements ou de révolutions. Néanmoins le mot cause peut être entendu de différentes manières comme Zeynep Tufecki l’explique sur Technosoiology :

« Aristote distinguait quatre types de rapports causaux : matériel, formel, efficient et final. Je veux spécifiquement aborder les notions de cause matérielle, efficiente et finale. Voici ce qu’en dit Aristote – selon Wikipédia :
« Cause » signifie : (a) en un sens, qu’en raison de sa présence quelque chose est créé – par exemple le bronze d’une statue ou l’argent d’un verre [la cause matérielle] ; … (c) la source du premier commencement de changement ou de repos ; par exemple l’homme qui planifie est la cause, et le père est la cause de l’enfant, et plus globalement ce qui produit est la cause de ce qui est produit, et ce qui altère de ce qui est altéré [la cause efficiente]. (d) La même chose que « finalité » ; c’est-à-dire la raison première ; par exemple la « finalité » de la marche est la santé. Car pourquoi marche-t-on ? « Pour être en bonne santé » disons-nous, et en disant cela nous contemplons la cause que nous avons fournie [la cause finale].
Dans ce schéma, les causes matérielles sont aux racines de toutes choses. Est-ce que le métal cause les voitures ? En un sens, car les voitures telles que nous les connaissons n’existeraient pas sans métaux aussi cette acception comporte-t-elle une définition restrictive de la causalité. Ainsi, à certains égards les voitures sont causées par les métaux en ce sans métal il n’y aurait point de voitures. Cependant, dans le langage de tous les jours, la plupart d’entre nous utilise les deux autres définitions, la cause efficiente, c’est-à-dire celle selon laquelle les voitures sont causées par l’acte de fabrication par une personne ; ou la cause finale, c’est-à-dire que les voitures existent pour nous emmener d’un point A à un point B de manière rapide (mais polluante !). »

La réponse nous est donc donnée en ces termes aristotéliciens. L’imprimerie mécanique fut une des causes matérielles des révolutions postérieures à son invention. L’imprimerie mécanique n’a ni créé ni voulu des révolutions, elle en a néanmoins facilitées voire permises, telle la Réforme.

Dans « La galaxie Gutenberg » Marshall McLuhan explique nombreux des effets produits par l’imprimerie mécanique. Dans l’esprit de son célèbre concept « Le medium est le message / massage », le professeur canadien pose que l’imprimerie mécanique, à l’instar de tout autre medium, a transformé les hommes et leurs sociétés eu égard à leur manière de penser (effets cognitifs) et de vivre (effets sociaux). Selon ce concept l’imprimerie matérielle aurait favorisé l’émergence de l’individualisme, la montée des aspirations démocratiques, l’apparition du capitalisme et du nationalisme. L’imprimé, associé aux alphabets phonémiques (par opposition aux alphabets logographiques tels les hiéroglyphes), est ainsi conçu que vous devez vous concentrer sur une unité d’information à la fois (bien que notre cerveau soit capable de gérer jusqu’à 7 unités d’information simultanément) et vous isoler des autres pour vous concentrer (lors même que les humains sont des animaux sociaux). Cette individuation du processus informatif au travers de l’imprimé a emporté de nombreuses conséquences comme McLuhan l’a observé ; il ne s’est cependant pas arrêté là.

McLuhan est en effet allé plus loin et a analysé le « massage » (la transformation) qu’un médium émergent dans les années 1960 opérait sur les processus informationnels, cognitifs et sociaux. Il anticipa la profonde modification du cadre informationnel mis en place par l’imprimerie mécanique sous l’effet de médias numériques créant un village « global » où l’information serait partagée au sein de tribus d’individus. D’ailleurs on pourrait soutenir que cette propension à la « collectivisation » de l’expérience informationnelle est en réalité apparue avec les médias radio et télévisuels qui ont restaurés des codes oraux et visuels – sinon toute une culture orale et visuelle. À l’instar des médias numériques modernes, la radio et la télé offraient déjà de partager de l’information alors même que nous étions en train de forger nos opinions sur les sujets auxquels nous étions confrontés. Cela fait plusieurs années que nous avons pris l’habitude de simultanément forger et partager nos opinions – alors que ces deux étapes étaient restées distinctes et même consécutives l’une à l’autre sous l’ère de l’imprimé. Pourtant nous avons du attendre la numérisation effective des medias, c’est-à-dire l’utilisation des 0 et 1 binaires comme procédé technique, pour assister au réel essor du village global de McLuhan.

1969, le nouveau 1440 ?

Quand, en 1958, l’URSS envoya Sputnik en orbite, les États-Unis prirent à coeur de battre leur ennemi d’alors dans la course à l’innovation. L’aventure lunaire reste dans notre souvenir comme la réponse emblématique à ce défi, mais le projet qui allait radicalement transformer nos sociétés reste méconnu aujourd’hui, tout du moins sous son nom originel : l’ARPANET.

Le Advanced Research Project Agency NETwork (Réseau de l’Agence des Projets de Recherche Avancée) se matérialisa en 1969 sous la forme d’un réseau de communication résilient pouvant résister à une attaque nucléaire – grâce à son architecture décentralisée. L’ARPANET n’est rien d’autre qu’un des premiers réseaux constitutifs de l’Internet avec lequel sommes plus familiers. L’Internet fut conçu comme un réseau neutre interconnectant des applications intelligentes présentes à différentes terminaisons (poins d’accès). Dès lors l’Internet pouvait-il accueillir de nombreuses applications créées par quiconque et potentiellement utilisées par tous. Ainsi vint le world wide web en 1990, le web dit 2.0 en 2004 et les réseaux sociaux en 2006 – année de lancement public de Facebook et de création de Twitter.

Il est sans doute plus simple d’analyser les effets d’un medium vieux de 5 siècles que de tenter de déchiffrer les effets d’un medium vieux d’un demi-siècle à peine. Nonobstant notre manque de perspective face à un phénomène encore émergent nous pouvons essayer de jauger la modification potentielle du processus informatif engendrée par ces nouveaux médias – en nous appuyant sur la pensée d’anticipation de McLuhan. L’impact de l’imprimerie mécanique ne pouvait que se faire sentir un peu plus d’un siècle après son invention quand la barre des 200 millions d’oeuvres en circulation fut franchie. Qu’on en juge donc : il y a aujourd’hui 2 milliards de personnes connectées à Internet, 600 millions d’entre elles sur Facebook et près de 200 millions sur Twitter. L’on peut donc raisonnablement postuler que la masse critique d’utilisateurs nous permettant de formuler des observations (encore provisoires) a déjà été atteinte. Que peut-on dire de ces nouveaux médias ? Pour commencer qu’ils facilitent certainement bien plus la circulation de l’information et la propagation d’idées que l’imprimé – bien plus de voix se faisant entendre et d’agents devenant actifs qu’auparavant. On peut également en dire qu’ils ont déjà modifier la manière dont nous consommons l’information : par grappes toujours plus petites plutôt qu’en bloc, rapidement plutôt que doucement, ensemble plutôt que seuls. En d’autres termes l’Internet donne corps au concept de McLuhan d’un village global de tribus connectées qui définissent et délimitent les chemins de l’information.

Pour étayer cette hypothèse arrêtons-nous un instant sur la manière dont les individus utilisent Internet et dont ce dernier sculpte leur manière de vivre et se comporter en société. Le Pew Research Center étudie notamment l’impact qu’Internet produit sur la vie sociale. Leur rapport « The Social Side of the Internet » (Le côté social d’Internet) de janvier 2011 montre sans ambiguïté à quel point nous devenons plus « sociaux » à mesure que nous utilisons davantage Internet. Selon cette étude, 80% des utilisateurs d’Internet participent à des activités de groupe de toute sorte (sportives, religieuses, de loisirs, professionnelles, etc.) tandis qu’ils ne sont que 56% parmi les personnes n’utilisant pas Internet. En outre les utilisateurs « très actifs » s’avèrent être encore plus sociables, 82% des utilisateurs de réseaux sociaux et 85% de ceux de Twitter participant à des activités de groupe. Près de trois quarts des utilisateurs d’Internet disent que ce réseau a un impact majeur sur leur capacité à communiquer avec les membres des groupes dont ils font partie ; plus de deux tiers d’entre eux disent qu’Internet a un impact majeur sur la capacité des groupes dont ils font partie à attirer l’attention sur des sujets donnés (c’est-à-dire de faire connaître des informations ou des opinions à d’autres). Selon une autre étude du Pew Research Center (« The Future of Social Relations », Le Futur des Relations Sociales, janvier 2011) cette tendance de socialisation accrue grâce à Internet devrait se renforcer grâce à l’abaissement des traditionnels obstacles de coût, de géographie et de temps.

Progressivement Internet redonne se place au « politique » dans le concept « d’animal politique » (ou politique doit être pris au sens large de vie en société). Mais qu’en est-il de son impact sur la politique en tant que telle ? En d’autres termes, Internet produira-t-il les mêmes effets que l’imprimerie mécanique ? L’Internet peut-il entraîner des révolutions ? Quels seraient les contours de ces révolutions ?

Ces questions doivent être abordées sous deux contextes politiques différents, démocratique d’une part, autoritaire de l’autre.

Quel est l’impact politique d’Internet au sein des démocraties établies ? Comment les rôles sont-ils redistribués parmi les gouvernants, les groupes d’intérêt et les citoyens ? L’équilibre des pouvoirs est-il chamboulé à la faveur des nouvelles aptitudes politiques et médiatiques des citoyens ?

Quel est l’impact politique d’Internet sous des régimes autoritaires ? Peut-il réellement aider les aspirations démocratiques en Iran, Moldavie, Biélorussie, Tunisie, Egypte ou ailleurs ?

Ces deux séries de questions seront traitées dans un prochain billet.


Sources
http://en.wikipedia.org/wiki/Printing_press
http://en.wikipedia.org/wiki/Erasmus
http://en.wikipedia.org/wiki/Elizabeth_L._Eisenstein
http://en.wikipedia.org/wiki/Literacy
http://technosociology.org/?p=263
http://en.wikipedia.org/wiki/The_Gutenberg_Galaxy
http://pewinternet.org/Reports/2011/The-Social-Side-of-the-Internet.aspx
http://pewinternet.org/Reports/2010/The-future-of-social-relations.aspx

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Au Royaume-Uni, un premier débat politique … augmenté à fort impact

Si la France ou les Etats-Unis par exemple sont habitués aux débats télévisuels entre principaux candidats à une élection présidentielle, il n’en allait pas de même au Royaume-Uni où jamais un tel événement n’avait encore eu lieu.

La campagne électorale de 2010 en vue du scrutin du 6 mai – qui comporte une série de 3 débats télévisés entre les leaders des 3 principaux partis britanniques – marque donc une innovation de taille dans le paysage politique outre-Manche. Cette innovation électorale s’accompagne sans surprise de ce que l’on peut attendre de mieux 5 à 10 ans après le début de l’ère du web 2.0 et, en corollaire, de la netpolitique : le débat politique augmenté. Cette notion évoquée pour la première fois par votre serviteur dans ces colonnes il y a un an tout juste – et étendue à la TV plus généralement – renvoie à une forme de débat politique ou les spectateurs s’impliquent en temps réel dans les débats télévisés à la faveur d’outils tels Twitter ou Facebook (outils dits de la statusphère, concept datant également d’avril 2009, que d’anniversaires en ce début de printemps !).

Ainsi, ITV (chaîne hertzienne ayant diffusé le premier débat télévisé entre Gordon Brown, David Cameron et Nick Clegg le 15 avril dernier) avait-elle mis en place une plateforme web permettant :
- de suivre en direct le débat ;
- de commenter le débat en interagissant avec les autres internautes sur le site ou, via une application Facebook, avec les membres de Facebook ou encore ses amis uniquement ;
- de disposer d’outils synthétiques et en temps réel d’analyse des réactions des internautes regardant le débat (via une solution assez classique de suivi des réactions d’un panel d’électeurs et via une solution plus récente – et moins éprouvée – d’analyse automatisée de la tonalité des tweets émis sur le sujet).

Par-délà les outils mis en place par la chaîne, le hashtag LeadersDebate a été utilisé sur Twitter pour permettre le bon suivi des discussions éparses et très nombreuses (près de 30 tweets par seconde en moyenne et un total de 184.396 tweets publiés pendant le débat selon le site Tweetminster).

Sans pouvoir démêler l’impact de ce premier débat, pris dans son ensemble, de celui produit spécifiquement par sa dimension « augmentée », il est intéressant de noter que les derniers sondages ou outils d’analyse de l’opinion (marchés prédictifs notamment) font passer le parti libéral démocrate de la troisième à la deuxième place, devant le parti travailliste au pouvoir, eu égard aux nombres de sièges projetés pour chaque parti (le système électoral britannique reposant sur le principe du first past the post impliquant de regarder le détail des résultats dans chaque circonscription). Ainsi, bien que les conservateurs fassent encore la course en tête, avec une avance de plus en plus réduite, la perspective d’une majorité travailliste – libérale-démocrate (ces derniers étant traditionnellement vus comme plus à gauche que les travaillistes) est de plus en plus crédible…

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