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Réseaux sociaux et révolutions arabes

Remarque : il est délicat d’essayer d’analyser des phénomènes aussi brûlants que ceux qui secouent aujourd’hui le monde arabe, et ce d’autant plus que j’avoue une large ignorance de la culture politique et internet de ces pays. Pour autant, et à force de lire des articles plus ou moins fouillés sur le rôle qu’aurait ou n’aurait pas joué internet dans ces mouvement, j’ai voulu tenter une synthèse de ces analyses pour ma propre gouverne d’une part, et pour partager ces questions avec les lecteurs de netpolitique d’autre part, dont certains assurément auront d’autres points de vue et compétences pour en parler. Merci notamment à Cherif T. pour ses précieux commentaires.

Avec la déferlante d’informations relatives aux évènements du monde arabe, une vague d’articles et d’analyses a surgi ces derniers mois, offrant différentes interprétations du rôle des réseaux sociaux dans les bouleversements actuels. Agitateur, moteur, ou catalyseur, Facebook, Twitter et les réseaux sociaux en général ont-ils fait chuter les premiers dominos d’une longue série de régimes autocratiques ? On sait où cela a commencé, mais on ne sait pas où cela finira.

De même, l’article de Malcolm Gladwell dans le New Yorker en octobre dernier amorçait une longue discussion sur le potentiel révolutionnaire des médias sociaux.
Dans cet article, intitulé « why the revolution will not be tweeted », Malcolm Gladwell, journaliste et célèbre auteur du Tipping Point (« le point de bascule » en français) abondait lourdement dans le sens des sceptiques sur le potentiel des médias sociaux en tant qu’outils de mobilisation sociale.

La thèse de Gladwell consistait en substance a démystifier la puissance des réseaux sociaux en rappelant que les outils seuls ne font pas les révolutions, et que les vrais révolutionnaires de l’histoire (en prenant l’exemple du mouvement pour les droits civiques aux Etats Unis) étaient unis dans l’adversité par des liens forts. Comparé aux liens qui unissent, face aux menaces et aux matraques, les vrais révolutionnaires, les liens faibles qui relient les gens entre eux sur Facebook ou Twitter seraient trop fragiles pour affronter l’ordre établi et ses défenseurs armés.

Ironie de l’Histoire avec un grand H, le déclenchement des évènements en Afrique du Nord quelques semaines plus tard allaient violemment contredire la thèse de Gladwell et ses nombreux détracteurs ne se sont pas privés de le souligner,  scellant une fois pour toute le débat en faveur de thèses plus progressistes (généralement associées à Clay Shirky, qu’il a lui-même résumé dans cet article de Foreign Affairs de janvier).

Allons à l’essentiel, le débat est aujourd’hui relativement tranché : personne ne se risque à dire que Facebook ou Twitter ont déclenché ces révolutions  – ce serait un contre-sens et une insulte à l’égard de ceux qui ont péri dans les affrontements comme le rappelle utilement Bruno Walther, à commencer par le sacrifice de Mohamed Bouazizi- mais tous s’accordent désormais pour reconnaitre que les réseaux sociaux ont joué un formidable rôle d’accélérateur de la révolte populaire qui couvait depuis de nombreuses années.

Wael Ghonim, largement présenté comme l’un des héros de la révolution égyptienne au travers de la page Facebook qu’il animait résume parfaitement cet impact à la fois relatif et décisif de Facebook :

« Cette révolution a commencé en ligne. Cette révolution a commencé sur Facebook. Cette révolution a commencé en juin 2010 quand des centaines de milliers d’Egyptiens ont commencé à partager des contenus. On publiait une vidéo sur Facebook ensuite partagée par plus de 60 000 personnes sur leur mur Facebook en quelques heures ». Et d’ajouter ensuite : « je ne suis pas un héros. J’écrivais derrière mon clavier sur internet et je ne mettais pas ma vie en danger. Les héros sont ceux qui étaient dans la rue ». (source)

La question que tente de reposer dans ce nouvel article (Foreign Affairs, Mars 2011) Malcolm Gladwell de savoir si ces révolutions auraient eu lieu sans la variable internet semble aujourd’hui dénuée de sens. Il est impossible de reconstituer l’histoire en enlevant un ingrédient pour voir si la réaction chimique s’opère de la même manière. Ce sont désormais des débats académiques que les dirigeants politiques ont pour leur part déjà tranché.

Si internet n’avaient pas d’impact, les régimes autoritaires alors en place auraient-ils tout tenté pour bloquer les connexions ? Le pouvoir tunisien aurait-il créé une opération de phishing à grande échelle pour capter les mots de passe Facebook et identifier les acteurs et réseaux agitateurs ? L’armée égyptienne serait elle directement intervenue pour suspendre l’accès à internet au plus fort du mouvement. Le régime iranien enfin, inquiet des  exemples nord-africains, aurait-il créé depuis un « délit de médiatisation » ?

Les exemples abondent et certains pays, comme le Soudan, se révèlent particulièrement inventifs pour passer d’une stratégie défensive à une stratégie offensive (cf. également Evgeny Morozov, auteur de l’ouvrage Net Delusion détaillant l’utilisation d’internet comme instrument de surveillance étatique ou ce billet expliquant comment instrumentaliser Facebook si vous  êtes un dictateur). De même, les Etats-Unis ne s’y trompent pas non plus en débloquant des fonds pour soutenir le développement et l’accès à internet pour les cyber-dissidents.

Bref, ce débat n’a apparemment plus lieu d’être, mais en actant le rôle de Twitter ou de Facebook, on occulte une analyse nécessaire sur les ressorts sociologiques et même psychologiques de ces outils qui ont contribué à transformer, par la force des liens faibles, de simples fans en avant-garde révolutionnaire.

Dans son article initial, Gladwell distingue avec raison les liens faibles, qui facilitent le partage de l’information, et les liens forts qui unissent des groupes engagés dans l’action politique parfois au péril de leur vie (« weak-tie connections that give us access to information over the strong-tie connections that help us persevere in the face of danger”). Il a cependant tort de les opposer alors qu’ils sont éminemment complémentaires.

Certes les liens faibles ne sont pas suffisamment forts pour transformer un groupe d’amis Facebook en comité révolutionnaire, mais ils sont déterminants, comme le démontrait Anthony dans son dernier billet, dans la diffusion d’information à l’égard des médias, notamment étrangers (cf. en Iran en 2009) et de la diaspora. Comme le résume le chercheur Patrick Meier (spécialiste des mobilisations en ligne dans le pays en développement) lorsque des communautés sont confrontées à des risques plus ou moins élevés, « il est pertinent de capitaliser à la fois sur les liens forts ET les liens faibles, en fonction des structures d’organisations adaptées, des tactiques offline et des outils online ».

Lorsque Wael Ghonim explique que les vidéos qu’il mettait en ligne étaient ensuite republiées des dizaines de milliers de fois, il capitalise sur les liens faibles du réseau pour une diffusion plus large au sein des différentes communautés auquel il n’aurait lui-même pas directement accès.
Le graphique ci-dessous (source), résume assez bien le défaut et l’avantage de Facebook en terme de diffusion de masse versus l’action collective :

De par son réseau et sa mécanique virale, Facebook est un extraordinaire vecteur de partage d’information. Mais c’est aussi ce qui fait sa faiblesse dans la mesure où Facebook s’appuie essentiellement sur des liens généralement trop faibles pour convertir l’information en action (en tout cas pour les pages publiques, il y aurait des choses à redire en ce qui concerne les groupes privés). Pour autant, comme on va le voir ci après, le stade de l’awareness (partage d’information ou « prise de conscience ») est fondamental

En effet, que l’on parle de Facebook, ou de tous les outils, pré et post internet qui ont à un moment donné été utilisés par des mouvement révolutionnaires, ceux-ci s’appuient fondamentalement sur un même ressort profondément ancré dans la psychologie humaine. C’est ce que l’armée américaine appelle « shared awareness » (qu’on pourrait traduire par la connaissance, ou la prise de conscience, partagée) et ce à quoi Gustave Le Bon faisait référence, dans son fameux ouvrage « psychologie des foules » un bon siècle avant l’arrivée d’internet, en parlant de « la loi de l’unité mentale des foules ».

Une foule n’est jamais un agrégat d’individus, c’est un ensemble qui sous l’influence d’un catalyseur devient un tout, présentant de nouvelles propriétés, capacités et formes de communication. En l’espèce, les médias sociaux facilite le rôle de ceux aui, comme l’enfant dans la fable, voient que le roi est nu et le disent publiquement, permettant à des individus vivant dans la crainte et la répression de voir qu’ils n’étaient pas seuls à le penser, mais silencieux au sein d’une majorité silencieuse.

Lorsque Ghonim indique dans une interview télévisée que l’application « sondage » de sa page Facebook s’est révélée être décisive (« The secret to the success of the Facebook page was use of surveys », il met le doigt sur ce ressort profond qui d’un seul coup donne corps à la multitude. Soudainement, il y a une prise de conscience de la dimension collective des sentiments personnels et la communion d’opinions  s’opère.

La sociologue d’origine turque Zeynep Tufekci résume parfaitement l’impact de ce phénomène contres lesquels les dictatures ont toujours lutté et qu’elles ne parviennent plus aujourd’hui à contrôler du fait de la nature décentralisée, insaisissable de l’internet :

« Ce qui est le plus menaçant dans internet pour les régimes autoritaires, ce n’est pas tant la diffusion d’informations censurées que sa capacité à permettre la formation d’un contre-public en dehors du contrôle de l’Etat. Ce n’est pas tant que les gens attendent tel ou tel élément d’information –caché derrière la muraille de la censure- pour se révolter mais qu’ils se sentent isolés, incertain du pouvoir du régime, inquiet de leur propre position et capacités.

La dissidence, ce n’est pas seulement de savoir ce que vous pensez ; c’est aussi la formation d’un groupe. Un groupe ne se limite pas à ce que vous savez. Les groupes se forment autour du fait que d’autres personnes savent ce que vous savez et qu’ils savent que vous savez ce qu’ils savent. (…)

Dès lors, les médias sociaux deviennent extrêmement menaçants pour un régime autoritaire au travers de leur capacité à créer un espace public intégré au sein même de la vie quotidienne de millions de gens et qui se situe en dehors du contrôle de l’Etat, d’une part parce qu’il est largement diffus et d’autre part parce qu’il n’est pas uniquement consacré à la politique. Comment censurer cinq millions de comptes Facebook en temps réel à moins de les fermer tous ? » (source)

En termes de prise de conscience collective, on devrait également souligner le rôle des diasporas, dans la culture globalisée des jeunes de la génération Facebook dans ces pays qui se comparent aisément avec leurs congénères, voire leurs relations familiales expatriées dans des pays démocratiques, et aspirent à bénéficier des mêmes libertés que ces cousins et amis qui s’affichent dans leur fil Facebook jour après jour.

« La formation d’une identité globale remplace progressivement les cadres identitaires traditionnels (national/religieux/ethnique). C’est un changement subtil qui prendra de nombreuses années, mais les médias sociaux jouent un rôle central dans ce processus (…) Lorsque vous commencez à vous voir comme un citoyen du monde, cela modifie vos attentes par rapport à ce que vous pensez mériter dans la vie, et soulève d’importantes questions en termes d’équilibre des forces dans votre relation avec votre gouvernement. » (source)

Conclusion : L’utilisation des médias sociaux n’est donc pas simplement une variable que l’on ajoute ou retranche, c’est un élément aussi essentiel d’activation de l’opinion collective que la télévision à l’époque de la lutte pour les droits civiques dont parlait Gladwell, les SMS en Espagne en 2004 qui ont fait chuter le gouvernement Aznar, ou les samizdats en Pologne et en Tchécoslovaquie à la fin des années 80 contre le régime soviétique.

In fine, si c’est évidemment la rue arabe qui a fait tomber les tyrans, on peut penser que ce sont bien les medias sociaux qui ont aidé les citoyens à descendre dans la rue.

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